Ce que disent les hirondelles - Théophile Gautier

L'hiver n'est pas encore officiellement là, mais l'automne s'enfuit lentement pour laisser au froid... et peut-être à la neige.
Les oiseaux migrateurs s'en vont vers le sud et les terres chaudes, nous les reverrons au printemps prochain.
Voici un poème de Théophile Gautier tiré du recueil Émaux et Camées.


Ce que disent les hirondelles
Chanson d'automne

Barn swallow hang wall - Katsura Miyamoto (2014)


Déjà plus d’une feuille sèche
Parsème les gazons jaunis ;
Soir et matin, la brise est fraîche :
Hélas ! les beaux jours sont finis !

On voit s’ouvrir les fleurs que garde
Le jardin, pour dernier trésor :
Le dahlia met sa cocarde,
Et le souci sa toque d’or.

La pluie au bassin fait des bulles ;
Les hirondelles sur le toit
Tiennent des conciliabules :
Voici l’hiver, voici le froid !


Elles s’assemblent par centaines,
Se concertant pour le départ.
L’une dit : « Oh ! que dans Athènes
Il fait bon sur le vieux rempart !

« Tous les ans j’y vais et je niche
Aux métopes du Parthénon.
Mon nid bouche dans la corniche
Le trou d’un boulet de canon. »

L’autre : « J’ai ma petite chambre
À Smyrne, au plafond d’un café.
Les Hadjis comptent leurs grains d’ambre
Sur le seuil, d’un rayon chauffé.

« J’entre et je sors, accoutumée
Aux blondes vapeurs des chiboucks,
Et parmi des flots de fumée
Je rase turbans et tarboucks. »

Celle-ci : « J’habite un triglyphe
Au fronton d’un temple, à Balbeck ;
Je m’y suspends avec ma griffe
Sur mes petits au large bec. »

Celle-là : « Voici mon adresse :
Rhodes, palais des chevaliers ;
Chaque hiver, ma tente s’y dresse
Au chapiteau des noirs piliers. »

La cinquième : « Je ferai halte.
Car l’âge m’alourdit un peu,
Aux blanches terrasses de Malte,
Entre l’eau bleue et le ciel bleu. »


La sixième : « Qu’on est à l’aise
Au Caire, en haut des minarets !
J’empâte un ornement de glaise,
Et mes quartiers d’hiver sont prêts.

« À la seconde cataracte, —
Fait la dernière, — j’ai mon nid ;
J’en ai noté la place exacte.
Dans le pschent d’un roi de granit. »

Toutes : « Demain, combien de lieues
Auront filé sous notre essaim,
Plaines brunes, pics blancs, mers bleues
Brodant d’écume leur bassin ! »

Avec cris et battements d’ailes,
Sur la moulure aux bords étroits,
Ainsi jasent les hirondelles,
Voyant venir la rouille aux bois.

Je comprends tout ce qu’elles disent,
Car le poète est un oiseau ;
Mais, captif, ses élans se brisent
Contre un invisible réseau !

Des ailes ! des ailes ! des ailes !
Comme dans le chant de Ruckert,
Pour voler là-bas, avec elles.
Au soleil d’or, au printemps vert !

Théophile Gautier

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2 Commentaire(s):

susannahdean7 mardi, 06 décembre, 2016  

Ah Théophile Gautier, toute mon enfance. J'en ai appris de ses poésies à l'école mais heureusement pas celle-ci car elle me semblerait difficile à comprendre et retenir pour un enfant. Quel joli texte pourtant !

Isa Noel Joyeux mardi, 06 décembre, 2016  

C'est précisément ce que je disais l'autre jour sur le forum de La Passion de Noël. C'est un poète qui était extrêmement courant dans les programmes scolaires (tout du moins de notre temps, j'ignore ce qu'il en est aujourd'hui), mais paradoxalement, ces textes sont parfois difficiles pour des élèves de primaire. Bon, en même temps, je me dis que cela nous a rendu plus intelligentes aujourd'hui, donc le pari est gagné. :)

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